Rencontre avec Emmanuelle Bertrand

Emmanuelle Bertrand - Violoncelliste

- Bonjour Emmanuelle et merci de nous avoir accordé cet entretien ! Vous avez été nominée dans la catégorie ‘’Soliste instrumentale’’ aux Victoires de  la Musique Classique 2022 dont vous aviez déjà été récompensée par le prix de la Révélation instrumentale en 2002. Comment vous sentez-vous d’y revenir avec cette reconnaissance ?


E.B : Cela me rend heureuse et me rappelle de beaux souvenirs ! Mais à travers cette distinction, je vois surtout une nouvelle opportunité de pouvoir m’adresser  à un public plus large. Je trouve que la musique apporte un grand équilibre en termes de ressourcement et d’évasion, surtout dans la période dans lequel on vit actuellement, et je pense  que nous avons vraiment besoin de ça.  Donc, je prends cela comme une chance de partager de la musique à des personnes qui ne connaissent pas forcément ce milieu. C’est ce qui me fait le plus plaisir !


- Comment est né votre amour pour le violoncelle ?


E.B : J’ai toujours eu une alchimie avec le violoncelle. J’ai d’abord été tenté par la harpe mais ma sœur m’a encouragé à me mettre au violoncelle parce que la  harpe faisait mal aux doigts (mais le violoncelle aussi… !). Du coup, je me suis mise à étudier cet instrument et je m’y suis très vite attachée. J’ai grandi avec son répertoire et je me suis rendu compte qu’il me correspondait : c’était la rencontre qui se  confirmait.  J’ai d’autres souvenirs marquants : il y a eu le premier concert avec Jean Deplace – qui est devenu mon professeur par la suite – ainsi que les enregistrements de Maurice Maréchal dont j’ai été émue par leurs sonorités tellement généreuses et rayonnantes. A travers leurs jeux, je trouvais cela fascinant  de pouvoir exprimer de tels sentiments aussi intenses à travers un instrument. Il offre tellement par sa structure et son répertoire. Et évidemment, le fait de jouer avec d’autres musiciens a beaucoup compté : la musique de chambre, les concerts d’orchestre  quand j’étais enfant… J’ai tout de suite mordu à l’hameçon !


-  Avez-vous un répertoire de prédilection ?


E.B : Pas vraiment. Pour moi, choisir un seul répertoire, ce serait comme choisir un plat que l’on mangerait tous les jours. Je pense que si je devais vraiment  en choisir un, je finirai par moins l’aimer. L’intérêt est qu’on les redécouvre toujours avec le même plaisir en les variant. Il en est de même pour la musique, c’est un domaine qui se renouvelle constamment par des inspirations et des facettes différentes,  qui prennent tous leurs sens au moment de l’interprétation.  Je n’ai pas le sentiment d’avoir le même matériel, ni la même intention musicale quand je joue les suites de Bach que quand je joue le concerto de Dutilleux. Puis, j’aime aller dans d’autres registres  et travailler avec des comédiens, des auteurs, cela peut rayonner dans des dimensions à la fois contrastées mais complémentaires. On ne s’ennuie jamais !


- Lors de votre concert pour Musique Baroque en Avignon, qui aura lieu le 29 et 30 janvier prochains, vous nous interpréterez l’intégralité des suites  pour violoncelle seul de Jean-Sébastien Bach. Que vous inspire ce programme ?


E.B : Si je prends en considération mon parcours et les œuvres avec lesquelles j’ai grandi, ce corpus est vraiment la première pierre, car c’est à la fois une performance de l’interprète mais aussi une grande traversée pour l’auditeur. Nous évoluons avec l’identité de l’instrument par une progression dans l’écriture, la forme et la dimension entre  la première et la dernière suite, c’est évident ! Nous partons dans une forme d’intimité fraîche pour terminer par une grande cathédrale.

Ces suites ont aussi leur part de mystère puisque le premier manuscrit de ces suites porte le nom d’Anna Magdalena (la deuxième épouse de Bach) qui copiait  un grand nombre des partitions de son époux. Et des musicologues australiens ont émis la thèse que Anna Magdalena serait l’autrice de ces suites… Quoi qu’il en soit, en tant qu’interprète c’est la profondeur de la musique qui m’intéresse et ce qu’il reflète !


- Avez-vous un rituel d’avant concert ?


E.B : Pas vraiment, c’est du sur-mesure selon le cadre et le contexte du concert ! Par exemple, un récital seul m’absorbe beaucoup plus que jouer en ensemble  parce qu’il n’y a pas de partenaire à qui renvoyer la balle et il faut donc puiser au plus profond de soi pour trouver l’aspiration. Le répertoire joue bien sûr mais le lieu du concert compte énormément et j’aime répéter suffisamment longtemps dans le lieu  avant le concert afin de m’imprégner de l’atmosphère. Il faut que j’ai le sentiment d’accueillir le public chez moi et de pouvoir jouer au-delà de la simple exécution.


- Quels sont vos prochains projets artistiques ?


E.B : Pour cette année, il y a deux projets auxquels je me consacre particulièrement. D’une part, nous fêterons l’anniversaire de notre duo avec le pianiste Pascal  Amoyel avec qui je travaille avec un bonheur toujours renouvelé, depuis vingt ans. Nous avons d’ailleurs enregistré un CD sur Brahms, qui n’est sans doute pas étranger à la nomination des Victoires de la Musique puisqu’il y a eu de belles récompenses et un  peu d’actualités autour de ce disque. Puis, le deuxième projet est consacré au livre ‘’Vingt-quatre heures de la vie d’une femme’’ écrit par Stephan Zweig, qui m’avait beaucoup marqué dans ma jeunesse, et sur lequel je savais que je monterai quelque chose autour de cette œuvre à l’avenir. Avec le metteur en scène Laurent Fréchuret,  le comédien Gilles Chabrier et l’ensemble à cordes ‘’SyLF’’, nous avons monté un spectacle basé sur ce livre qui questionne beaucoup le rapport au temps et nous essayons aussi d’effacer les frontières entre la musique, la littérature et le théâtre qui expriment  à leurs manière la même essence.


Propos recueillis Marjorie Cabrol